La machine à
broyer les cultures est en marche;
qui de celles-ci ou de la Macdonalisation l'emportera ?

Nous avons la chance inouïe de vivre à
une
époque où toutes les strates du développement
des civilisations existent
simultanément sur
la terre et de pouvoir contempler
la richesse !

La musique traditionnelle
en est une, vivante, héritée du fond des âges et en perpétuelle mutation.
Elle est attachée aux actes civils et religieux de la vie quotidienne, au
travail, à la fête, à la vie à la mort.
Ses acteurs, les musiciens et les
chanteurs, détiennent leur savoir de la longue chaîne de l'oralité. Au
cours des âges, ils se sont ingéniés à fabriquer des instruments de
musique de toutes formes produisant les sonorités les plus inattendues et à
développer tant de façons de chanter qu'une vie entière ne suffirait pas à
les embrasser.
"Musiciens et chanteurs
du monde entier, continuez
à faire vivre cette parole
léguée par vos ancêtres
!"
La musique est une matière volatile. Passé l'instant où elle est créée,
le silence reprend corps.
La musique traditionnelle, transmise oralement de génération en génération,
est la première victime de cette propriété. Chaque jour brûlent des
milliers de "bibliothèques vivantes" emportant à jamais des
secrets et des savoir-faire millénaires. Aujourd'hui, à l'heure où la
mondialisation de l'économie est en marche au détriment des cultures
traditionnelles, certaines formes musicales ne sont plus pratiquées, voire
simplement connues, que par une seule et unique personne. Nous vivons le plus
grand "génocide culturel" de tous les temps.
Sauvegarder ce patrimoine volatile en parcourant le monde, tel est
l'objectif.
La rapide mutation des modes de vie et le désintéressement des jeunes générations
pour leurs traditions entraînent une désintégration culturelle et
identitaire. La sauvegarde de ce "patrimoine immatériel" qu'est la
musique, mais aussi les contes, légendes, mythes ou prières, constitue une
passerelle temporelle entre le désintéressement passager d'aujourd'hui et
l'inévitable regain d'intérêt de demain. Des peuples cherchent à se
raccrocher à des valeurs dont ils ont parfois perdu la trace, à les
valoriser, à les faire reconnaître et respecter, afin d'éviter le
nivellement et l'assimilation.
Mais dans ce monde où tout s'accélère, les nouvelles conditions matérielles
et politiques ne jouent pas en faveur des populations de culture
traditionnelle et en particulier des ethnies minoritaires. Celles-ci sont les
plus vulnérables et souvent aussi les plus démunies. Les civilisations
occidentales, dans leur programme de soutien à ces minorités, se doivent
d'aider les populations autochtones à prendre conscience de la valeur de leur
patrimoine culturel et à le sauvegarder. C'est une donnée vitale pour
l'avenir de l'Humanité.
La démarche de sauvegarde entreprise est simple : protéger sur bande magnétique
les informations périssables appartenant au patrimoine immatériel, publier
largement le fruit des recherches (Compact-Disc, CD-Rom, livres, conférences,
enseignement...) afin de susciter l'intérêt d'autres personnes à poursuivre
les recherches, mettre en place des programmes de redynamisation de la
pratique de formes musicales et orales dans ou hors contexte traditionnel,
motiver des autochtones à prendre en mains leur propre destinée en leur
offrant des moyens matériels et financiers. Heureusement tout n'a pas encore
disparu, et les générations les plus âgées collaborent avec facilité à
ces programmes de sauvegarde.
Dans le déroulement d'une existence humaine, objectif et moyen se
confondent parfois.
Rencontre-t-on des Hommes pour sauvegarder leur musique ou sauvegarde-t-on la
musique pour rencontrer des Hommes ? Ainsi se confrontent chaque jour ces deux
idées antagonistes qui cohabitent parfaitement sans que l'absence de réponse
ne perturbe quoi que ce soit. La motivation est avant tout humaniste.
La musique permet de partager l'intimité de la vie quotidienne de tout un
chacun dans le monde. Au delà de la mission, c'est un immense réseau d'amitiés
qui se tisse au fil des années.
En effet, l'enregistrement des musiques nécessite une négociation préalable
au cours de laquelle les protagonistes apprennent à se connaître. Intervient
ensuite l'enregistrement proprement dit, le seul capable de rompre la
volatilité de la matière musicale, suivi de la découverte par les musiciens
de la qualité du son numérique, moment toujours emprunt d'une stupéfaction
déliant les esprits et les plus sceptiques. Puis vient une partie
passionnante : la compréhension et l'écriture; car un document sans
informations annexes le rendrait sans intérêt. C'est à ce moment que chacun
commence à parler et à se dévoiler. C'est souvent aussi à ce moment qu'il
sera décidé de revenir et de poursuivre les investigations, de comprendre
plus en profondeur car, bien entendu, tout ne se dit pas la première fois. Il
y a les réserves dues à la méfiance, à la pudeur ou encore aux secrets liés
aux rites, aux formes musicales ou aux instruments. Il faudra parfois
plusieurs années avant d'accéder à la juste information, avant d'avoir
l'immense privilège d'assister à tel rite engendrant telle musique.
Les musiciens traditionnels vivent leur culture sans la verbaliser, ne
pouvant souvent expliquer ce qui constitue pour eux une seconde nature. La réussite
du travail naîtra donc de la capacité à comprendre les mentalités et à
formuler les questions susceptibles d'apporter les bonnes réponses. Un long
travail de patience s'initie, une patience suspendue au fragile fil de l'amitié
et du respect de l'intimité de l'autre. On n'achète ni on ne viole un
interdit au risque de porter un grave préjudice à toute la communauté.
Sauvegarder c'est aussi respecter pour prolonger l'existence de ce qui vit...
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